John Dee et sa Place Dans L'Histoire de la Cartographie

by Antoine de Smet

Antoine de Smet discusses, in the light of recent research, the cartographical
contribution of John Dee (1527-1608) during the period of English exploration
of a Northerly route to the Far East. He examines the influence of the Louvain
mathematicians on Dee, and suggests Dee’s own seminal role in
the development of maps recording the new discoveries.


JOHN DEE [1] (1527-1608), un des savants les plus universels, les plus remarquables de son temps, fut non seulement philosophe, mathématicien, technicien, spécialiste en navigation, grand fervent d’astrologie, d’alchimie, de magie et de spiritisme, mais aussi un brillant géographe et cartographe. Lorsqu’il eut étudié pendant près de cinq ans à l’Université de Cambridge (1542-1547), il passa la mer en mai 1547 pour s’entretenir à Louvain avec des savants, en premier lieu des mathématiciens, tels Gemma Frisius, Gérard Mercator, Gaspard van der Heyden, Antoine Gogava, etc... Après quelques mois passés dans les Pays-Bas, il retourna en Angleterre, ramenant avec lui des instruments astronomiques conçus par Gemma Frisius et les globes de celui-ci et de Mercator.



 

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Grâce à ses contacts avec Louvain, il était à même, dès 1547, de faire des observations astronomiques et astrologiques : observations (very many to the hour and minute) of the heavenly influences, ce qui implique des calculs géodesiques pour déterminer les coordonnées géographiques. [2] Rentré en Angleterre, il devint Maitre ès arts vers le début de l’été de 1548, puis séjourna de nouveau à Louvain comme étudiant de fin juin (mid-summer) 1548 jusqu’au 15 juillet 1550. Il se rendit ensuite à Paris, précédé d’une réputation scientifique peu commune. De partout en Europe, les personnalités scientifiques et politiques vinrent le solliciter pour l’attacher à leurs universités. C’est à Paris qu’il entra en rapport avec Oronce Finé, Pierre de la Ramée, Guillaume Postel, Jean Fernel pour ne citer que des savants intéressant la géographie mathématique. Dans les années 1547-1551, le mouvement de géographie mathématique et de cartographie scientifique avait atteint son point culminant à Louvain. Les globes et instruments mathématiques de Gemma Frisius et de Mercator, ainsi que les premières cartes de celui-ci en étaient les témoins les plus spectaculaires. Dee eut l’occasion de comparer les activités scientifiques de Louvain avec celles de Paris. Entretemps, il avait établi des contacts épistolaires avec de nombreux savants de toutes les parties de l’Europe, parmi lesquels nous ne citerons que le Portugais Pedro Nunes. [3] Au point de vue géographique, les savants occidentaux n’étaient pas encore parvenus à assimiler les nouvelles connaissances mises à leur disposition par les récits et les cartes qui résultèrent des découvertes faites par les Portugais et les Espagnols dans la deuxième moitié du XVe et la première moitié du XVIe siècle. La confusion régnait dans leurs esprits devant les énormes étendues de la planète livrées à leurs études. Vers 1550, ils n’étaient pas d’accord sur la place exacte du territoire américain : continent séparé ou partie intégrante du continent asiatique. Ils s’interrogeaient sur l’existence d’un continent austral, sur le passage possible par le nord-est ou le nord-ouest vers Cathay (la Chine) et de là vers l’Inde. [4]

A Louvain, chez Gemma Frisius et Gérard Mercator, Dee eut l’occasion d’étudier ces théories. De celles-ci nous retiendrons un détail : dans la partie supérieure du globe terrestre de 1536 par Gemma Frisius, un détroit qui sépare les terres polaires de l’Amérique et qui permet le passage entre l’Asie et l’Amérique par le nord-ouest est indiqué au sud du Cercle arctique. Une légende s’y rapporte: Fretum arcticum sive trium fratrum per quod Lusitani in orientem et ad Indos et Moluccas navigare conati sunt. [5]

Sans discuter de l’origine de ce nom, il y a lieu d’insister sur l’influence que cette indication a exercée lors des expéditions ultérieures pour trouver un passage par le nord-est ou le nord-ouest vers l’Asie.

Après son retour en Angleterre en 1551, John Dee fut recommandé par John Cheke à Sir William Cecil et ainsi il fut introduit à la tour d’Angleterre. Or, depuis plus de vingt ans (1527), des marchands anglais, commerçants à Seville, parmi lesquels Robert Thorne, avaient engagé le roi d’Angleterre à faire chercher une route vers Cathay et les îles des épices par le nord. Aussi, les hommes d’affaires, marins et savants étudiaient-ils activement la géographie des régions arctiques et recherchaient-ils de la documentation géographique, nautique et commerciale. [6] Les connaissances de John Dee furent très vite appréciées dans sa patrie, d’autant plus que le savant possédait de nombreux documents cartographiques : les globes, les cartes et les instruments nécessaires à la navigation utilisés en son temps. Dee fut invité par le duc de Northumberland et Sir Henry Sidney à s’occuper de la formation mathématique de Richard Chancellor qui venait de faire le voyage à Chios dans la barque l’Aucher (1550-1551). Chancellor avait d’excellentes dispositions pour les mathématiques et leurs applications, notamment la construction des instruments nécessaires à la navigation. Dee et lui firent des observations qui leur permirent d’établir de nouvelles éphémérides pour 1553. Il semble que c’est en 1552 ou 1553 que John Dee réalisa ce qu’on appela le paradoxal compass, instrument pour la navigation dans les régions polaires et qui serait la même chose que le paradoxal chart ou circumpolar chart, une carte nautique des régions autour du pôle nord. [7]

Le 10 mai 1553, Chancellor prit part comme chef pilote a la première expédition entièrement anglaise pour la recherche d’un passage vers Cathay par le nord-est, sous le commandement de Sir Hugh Willoughby. Ce fut un désastre; les navires n’atteignirent pas la Nouvelle-Zemble, mais furent obligés de rebrousser chemin. Willoughby et les équipages des deux navires qui cherchèrent refuge dans le port d’Arzina en Laponie, périrent de faim et de froid. Le navire de Chancellor, par contre, parvint à atteindre l’embouchure de la Dwina, d’où le commandant et ses hommes gagnèrent Moscou et préparèrent l’établissement d’un courant commercial entre la Grande-Bretagne et la Russie. Chancellor rédigea une relation de première main sur la Russie, qui parvint en Angleterre et enrichit la documentation géographique et commerciale de ses compatriotes et de John Dee. Chancellor retourna dans sa patrie en 1554 pour préparer l’établissement de la Muscovy Company. En 1556, il périt à son tour. [8] Entretemps et jusqu’en 1583, Dee continua à préparer d’autres pilotes. De fin mai au 29 août 1555, il fit la désagréable expérience d’un séjour en prison sous l’accusation d’avoir tenté d’ensorceler la reine Marie et d’autres méfaits en rapport avec ses pratiques astrologiques. [9] Tout finit bien et, dans la suite, il devint astrologue attitré et le protégé de la reine Elisabeth, et continua à pratiquer toutes les sciences notamment l’alchimie, la magie et le spiritisme. Il n’en négligea pas pour autant de rassembler de la documentation géographique et nautique, ni l’étude des instruments scientifiques, ni la préparation de cartes mieux adaptées à la navigation dans les régions polaires. Parmi les savants anglais qui aimaient échanger des idées avec lui, citons ceux qui s’intéressaient spécialement aux questions géographiques: le Dr Recorde, Léonard et Thomas Digges, William Lambard, John Stow, William Camden, William Bourne, Thomas Blundeville, Cyprian Lucar, Abraham Hartwell, Thomas Harriot et ceux qui ont joué un rôle très important dans l’organisation et l’histoire des découvertes anglaises, les deux Richard Hakluyt. [10] Toutefois, malgré leur valeur ils ne possèdaient pas l’universalité des connaissances de Dee. Sa magistrale préface pour la traduction anglaise des Eléments d’Euclide par Henry Billingsley, qu’il publia à Londres en 1570, nous révèle entre autres ses conceptions sur la navigation, la géographie et les cartes de la terre et de ses parties, étendues ou réduites, de même que les globes, l’hydrographie et les cartes nautiques, l’astronomie, l’astrologie et l’horométrie. [11]


  • 29-5-1973

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